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ENTRETIEN AVEC ISAAC JULIEN
Pourquoi un film sur Fanon maintenant ? Fanon est une inspiration pour le sujet post-colonial. Son livre "Peau Noire, Masques Blancs" est complexe, contradictoire et c'est par ailleurs un texte qui offre de grandes possibilités visuelles. Son travail a un aspect contemporain. Fanon pose en 1952 des questions qui sont toujours actuelles sur cette "nouvelle" Europe, qui est européen, qui ne l'est pas. Fanon n'est pas un "Black Nationalist". Il appartient àune tradition française, laïque et républicaine. Quand il débat avec les grands penseurs européens, il ne cherche pas à parler d'un "nous". Il nous montre comment dialoguer avec ces penseurs, comment penser cette "absence" (de l'Afrique, des Noirs) chez Hegel, Marx ou Lacan. Mais c'est aussi un homme de son temps et il ne s'agit pas de revenir à Fanon mais d'actualiser ses idées. Comprendre ce passé afin de donner un sens au futur. Comment le film a-t-il commencé ? Mark (Mark Nash, le producteur du film) avait déjà écrit un script en 1994 quand nous étions à New York. Mais il fallait encore faire des recherches. L'année suivante, nous étions à l'Université de Santa Cruz en Californie. à San Francisco, grâce à Victor Burgin, nous l'avons rencontré et nous avons pris contact avec des gens comme Lucien Taylor qui faisait sa thèse sur les intellectuels antillais et vivait en Martinique. Ces rencontres furent décisives. C'était des gens "déplacés" et en même temps "européens" comme moi, comme Fanon. Nous avons tourné en Martinique, en Tunisie, à Londres, à New York et Paris. Le film a été terminé en 1997 et nous l'avons montré dans de nombreux festivals : à New York, Sundance, Hong Kong, Paris, Ouagadougou, à Montréal où il a reçu un prix et à San Francisco où il a aussi reçu un prix. On a aussi montré le film en Afrique du Sud. Le film a été très bien reçu et il est devenu un "classique" dans les universités américaines. Est-ce que tu étais "intimidé" par ton personnage ? J'ai parfois ressenti cela comme un fardeau. Il y a le Fanon de la psychanalyse, celui de la psychiatrie, des cultural studies, des Africains Américains, du monde francophone, plusieurs Fanons et chaque groupe pense posséder la légitimité de le représenter. Il fallait représenter différentes époques, différents moments de sa vie, c'était parfois très angoissant. Trop grand, trop impressionant. Il fallait être très créatif visuellement, mêler interviews, archives, reconstitutions... essayer de rendre à l'écran la dimension poétique du texte fanonien. As-tu appris quelque chose sur Fanon en faisant ce film ? Fanon est à la fois si extraordinaire et si limité dans ses analyses ! Limité quand il affirme par exemple que le complexe d'Oedipe n'existe pas aux Antilles. Je crois comprendre ce qu'il cherchait à dire : il voulait sans doute souligner les faiblesses et les manques de certaines théories mais en même temps, il se montrait borné. Il était très "West Indian", sur la sexualité par exemple. Certains voient surtout l'aspect héroïque de Fanon mais je le vois aussi comme un personnage victime de circonstances tragiques. Il était au coeur de toutes ces intrigues politiques et je ne pense pas qu'il ait eu le temps d'en mesurer toutes les conséquences. Il était sous pression comme psychiatre, comme militant. Le fait qu'il soit mort d'une leucémie est pour moi une métaphore de sa vie. Il était dans une "impossible" position à laquelle je m'identifie parfois. Je ne voulais pas d'un portrait hagiographique. Je ne voulais pas d'un héros. Je voulais qu'on pense de nouveau à lui. J'ai rencontré toutes ces personnes qui ont été "marquées" par lui, parfois même de façon traumatique je dirais. Sa masculinité phallique a du certainement avoir des effets fâcheux. As-tu eu du plaisir à faire ce film ? Oui, beaucoup. Il y a dans "Les Damnés de la terre" des moments très forts. C'était très impressionnant de voir combien les mots de Fanon quand il parle des cas de désordres mentaux résonnaient dans la bouche des acteurs. Fanon, je pense, était sensible à la souffrance des gens et l'émotion qu'il ressentait constitue une ouverture pour le cinéaste. Cette émotion peut aussi être exprimée musicalement. As-tu un souvenir particulièrement amusant du film ? La scène avec le personnage composite qui représente notamment Simone de Beauvoir, ce personnage qui représente le désir de Fanon pour une femme blanche. Faire le film lui-même ne fut pas toujours facile mais il y eut des moments émouvants, notamment en Tunisie. Que représente ce film dans ta carrière ? Peut-être une vision plus ambitieuse : mêler documentaire et fiction. Comment a été financé le film ? Mark Nash : En Angleterre, nous avons reçu de l'argent de la BBC TV, Arts Council of England, National Lottery, Ford Foundation, et du Wexnil Center for the Arts. Et en France, l'INA a été notre co-producteur. Londres, 24 Octobre 1998 |