ENTRETIEN avec Fridrik FRIDRIKSSON

 

Votre nomination aux Oscars pour les Enfants de la nature a-t-elle eu d'importantes répercussions ?

Le film, ayant été diffusé partout dans le monde, m'a rapporté énormément d'argent et j'ai pu investir dans du matériel, acheter une caméra et des éclairages. J'ai pu aussi monter ma propre société de production, Islandic film corporation. Jusqu'alors j'ai produit six films. Mais à part cela, il n'y a pas eu de changement sur un plan artistique.

Le cinéma islandais en général a-t-il bénéficié de cette récompense ?

Oui. Il ne se porte pas trop mal. Cette année deux films seulement ont été produits mais pour l'année prochaine il y a sept ou huit tournages en prévision.

Dans Movie Days les souvenirs de films sont-ils autobiographiques ?

Complètement. D'ailleurs, il y a réellement une de mes cousines qui a joué dans des films hollywoodiens.

On a parfois l'impression qu'il y a deux films dans Movie Days ?

Non. Le film montre avant tout la confrontation entre deux mondes, entre deux imaginaires qui se rencontrent, celui des films et celui des sagas.

Dans Movie Days et votre film précédent, "Les enfants de la nature", vous mettez en scène des anges. Pourriez-vous nous expliquer vos références aux "Ailes du désir" ?

En Islande 2 000 personnes seulement ont vu "Les ailes du désir", alors qu'il y a eu 50 000 spectateurs pour "Les enfants de la nature". Les islandais n'y ont pas vu une référence au film de Wenders, pour eux, Bruno Ganz n'était pas un ange mais un fantôme.

Comment avez-vous choisi Örvar Arnarson ?

J'ai vu 150 garçons pendant le casting et Örvar était vraiment le meilleur.

Avez-vous cherché à vous retrouver petit ?

Non, pas du tout. D'ailleurs nous sommes complètement différents. Örvar ne ressemble pas à ce que j'étais dans les années soixante.

A-t-il eu beaucoup de difficultés pour se plonger dans cette période ?

Non parce que dans le fond ce n'est pas très différent.

Quelles instructions lui donniez-vous pour interpréter Thomas ?

Rien de spécial. Ce n'est pas parce qu'il est jeune que je me comporte différemment avec lui. Qu'il soit enfant ou adulte, un acteur reste un acteur.

Vous pensez que le conflit présenté dans le film pourrait être transposé aujourd'hui ?

Le cinéma est un des éléments du rêve américain. Après la seconde guerre mondiale, les américains voulaient que tout le monde les aime et le cinéma faisait partie du plan Marshall. Chaque "major" a construit sa salle de cinéma en Islande. Les américains ont ainsi essayé de détruire la culture nationale pour avoir un meilleur marché pour leurs films. C'est la même chose aujourd'hui avec les négociations du Gatt qui cherchent à donner la part belle aux films américains. Toutes les cinématographies nationales sont en baisse face aux Etats-Unis. L'Islande est un bon exemple de ce qui se passe ailleurs.

Question à Örvar : Comment en es-tu venu à accepter de faire un film ?

C'était ma première expérience, ma mère a vu l'annonce et a dit "pourquoi pas ?". J'aime bien. Je vais jouer un petit rôle dans le prochain film de Fridrik. Après je ne sais pas...

Le scénario de MOVIE DAYS est basé sur des micro-contes publiés dans des journaux et magazines, dont deux ci-joints.

Deux nouvelles de Fridrik Thor Fridriksson :

 

Le chapeau noir

Ma mère adorait le cinéma et s'y rendait souvent, pour le plus grand bonheur de ses fils, car cela nous permettait de voir bien des films qui étaient interdits aux enfants. Le fait d'avoir vu de tels films à un si jeune âge, nous conférait un statut particulier auprès de nos camarades, pour lesquels nous nous transformions en conteurs pour leur raconter le film. Mon père, quant à lui, avait peu de goût pour ce genre de passe-temps, mais il se laissait parfois entraîner lorsqu'on passait de grands films.
Un dimanche, il fut décidé que toute la famille irait voir le Roi des Rois de Nicolas Ray, car les voisins l'avaient apprécié. Mon frère et moi dûmes revêtir nos meilleurs habits et mon père mit son costume à fines rayures, noua une cravate à son cou et se coiffa d'un chapeau noir à large bords. Ma mère portait un ensemble vert, un manteau en popeline et arborait un chapeau marron garni d'une boucle dorée qu'elle avait achetée à une modiste danoise. Ensuite, toute la compagnie se rendit en Fiat 1400B jusqu'au cinéma Gamla Bio. Le Roi des Rois passait pour être un film plutôt dur. Mon père semble avoir pensé que certains chapitres des évangiles ne convenaient pas à la tendresse de ma jeune âme; c'est pourquoi, au moment où l'on commença à clouer le Christ en croix, il recouvrit mon visage de son grand chapeau, si bien que tout devint noir pour moi. Ce fut ma première expérience de la censure.

 

L'odeur de l'inséminateur

Nous, les enfants trouvions ça très amusant, quand l'inséminateur rendait visite à la ferme de Höfoi. Nous nous empressions de lui apporter l'eau chaude, le savon et les serviettes dont il avait besoin pour s'acquitter de ses fonctions à l'étable. Son premier geste était de plonger la main et le bras jusqu'à l'épaule dans un sac en plastique. Armé d'un tuyau dans l'autre main, il commençait à exciter la vache. Ensuite la main protégée par le sac s'enfonçait et disparaissait dans le derrière de celle-ci, suivie par l'autre main qui tenait le tuyau contenant le sperme. La cérémonie atteignait son apogée lorsque l'inséminateur soufflait dans le tuyau éjectant le sperme dans le ventre de la vache. Lorsqu'il avait fini, le vieux Toni l'invitait toujours à boire un verre de whisky et à fumer un cigare dans le salon exposé au Sud.
Un garçonnet de huit ans de Reykjavik, Jon Palmason, passait l'été à la ferme de Höfoi lorsque l'anecdote suivante eut lieu. Jon avait le sens de la répartie. Un jour, le pasteur de la paroisse vint en visite à la ferme et Toni lui offrit un verre dans le salon. Le pasteur appréciait la bonne vie et se prélassait, rose de bonheur dans son fauteuil, sirotant son whisky et fumant son cigare, quand le petit Jon vint le saluer. Le garçon se mit à renifler ostensiblement et quand le pasteur lui en demanda la raison, il répondit du tac au tac : tu sens comme l'inséminateur.

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