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ROBIN DES CITES Propos recueillis par Anne GROLLERON
Votre film fait preuve d'un certain immoralisme, mais finalement d'une très grande morale. Robert Guediguian : "Tout dépend de ce que l'on entend par morale. Si l'on entend par là un ensemble de principes qui gouvernent nos conduites possibles, je crois que le film est très moral. Toute personne un tant soit peu préoccupée par ce monde des cités, des banlieues, par la pauvreté de leurs habitants, sait qu'ils ne peuvent pas s'en sortir avec la seule chose qu'on leur propose actuellement à savoir l'assistanat. Je crois que le problème est beaucoup plus "culturel et moral" que matériel. C'est la perte des solidarités internes, la dislocation du tissu social qui les détruit, beaucoup plus que des problèmes matériels même si ceux-ci sont très réels. Ces problèmes matériels, sont en quelque sorte exaspérés par une déliquescence des valeurs populaires traditionnelles, d'entraide et de solidarité. La morale de ce film est de revenir à des choses simples. On pourrait la résumer ainsi : "quand on est pauvre, autant être fier de l'être et en tirer parti. Soyons ce que nous sommes, vilains et solidaires, de toute façon on s'en sortira mieux". Il ne faut pas croire que le seul modèle pour être heureux soit celui qui est proposé massivement dans nos sociétés modernes, celui de la petite bourgeoisie consommatrice. Il y a peut-être des valeurs plus intéressantes et qui ont toujours cours même si les formes en ont changé et qu'il faut souvent les redéfinir. C'est cela que propose le film, ce principe moral. Je pense que tout être intelligent et généreux, qu'il soit curé ou communiste, peu importe sa formation, est forcément d'accord avec cela." Vous définissez votre film comme un conte ou une fable, pourquoi ? R.
G. : "J'ai parlé de fable et de morale, tout y est.
C'est un conte et non une simple comédie, dans la mesure
où, contrairement à la comédie, ce n'est
pas réaliste. Le rapport à la violence n'est pas
réaliste, le hold up non plus ; je ne pense pas que ce
soit jouable de braquer une banque avec une bande de gosses
comme cela. Dans la réalité les rapports sont
beaucoup plus extrémistes que ce que nous montrons ;
si on avait voulu être réalistes, il y aurait eu
des morts, les gens se seraient tirés dessus, il y aurait
eu du sang partout, parce que c'est cela la zone. Là,
la violence est finalement essentiellement dans les dialogues.
La forme de la fable, contrairement au récit policier
par exemple, fait qu'on s'attache plus à la réalité
des contenus qu'au déroulement de l'action." Le personnage du curé est pour le moins atypique. Est-il tout droit sorti de votre imagination ou a-t-il un modèle ? R. G. : "Dans la vie j'aime bien les gens qui s'occupent des autres, les curés, les militants, les gens engagés, tous ceux qui s'occupent de la misère du monde et qui essaient de faire quelque chose. Le curé est un personnage emblématique de cela, comme Jackpot le communiste pourrait l'être, comme les maîtres d'école l'ont été il y a quelques années. Tous les personnages qui ont un rapport de proximité avec le réel et qui tentent de le modifier me sont sympathiques, et je pense qu'ils font aujourd'hui considérablement défaut." J.-L. M. : "Le curé n'est pas un homme d'église mais un homme de religion. Ce n'est pas le catholicisme qu'il défend, mais une attitude religieuse vis à vis de l'humanité." Quel type de public souhaitez-vous toucher ? J.-L. M : "Cela nous ferait plaisir si les gens de la cité regardaient "L'argent fait le bonheur". Parce que c'est plutôt pour ce public là que cette histoire a été écrite. Si ce n'est vu que par une poignée d'intellectuels qui applaudissent à deux mains, cela me fera plaisir d'avoir les félicitations, mais foncièrement je m'en moque. Je serai content si les gens qui vivent dans cette zone des banlieues sentaient qu'on parle d'eux, de leurs problèmes, même si c'est avec distance et humour, ce serait merveilleux." R. G. : "Ce n'est pas la prétention de départ, mais si un film de ce genre pouvait avoir une influence sur tous les gens qui vivent dans les cités, pour nous ce serait le comble du bonheur. C'est dommage que Pasolini soit mort, j'aurais bien aimé lui montrer ce film pour qu'il me dise ce qu'il en pense." Pasolini est une de vos références ? R. G. : "Je veux bien me mettre sous le patronage de Pasolini. Ce que Jean-Louis préfère c'est Kurosawa. Mais de toute manière, ce genre de patronage ne gouverne pas l'écriture, on ne cherche pas à faire des références, ou seulement des toutes petites choses très personnelles. Ce n'est qu'après qu'on s'aperçoit de tout ce qu'on y a mis." Cette cité comment l'avez-vous choisie ? R. G. : "C'est une cité que je connaissais, je suis né à trois kilomètres de là. Dès qu'on a commencé le scénario on est allé voir si elle pouvait nous servir de décor. C'est un lieu très détruit aujourd'hui mais qui a été superbe quand elle a été construite à la fin des années soixante - les gens se battaient pour avoir un appartement là-bas, c'était le top du HLM à Marseille - et qui pourrait l'être encore. La couleur des façades, les mosaïques des balcons donnent une couleur intéressante. Le film ne fait que raconter que ce monde là pourrait se porter mieux que ce qu'il se porte, et je pensais qu'il fallait que cela se voit à l'image. Je n'aurais pas pu tourner cette histoire dans une cité toute grise des environs de Paris. Cette cité est très intéressante dans sa géométrie, cela fait comme une arène, elle a des angles très étranges. Il faut savoir que rien dans ce film n'est du décor naturel, sauf les façades d'immeubles. Tous les intérieurs, l'église et la banque sont reconstitués, par quelqu'un que je considère comme un très grand décorateur, Michel Vandestien. Son travail est remarquable, au point qu'on peut penser qu'il n'y a pas de décor, alors que tout est refait, les vêtements, les accessoires." Les habitants ont participé au film ? R. G. : "Oui bien sûr, le bal est un vrai bal, nous l'avions organisé pour la cité, et il y a 500 personnes qui se sont énormément amusées. " J.-L. M : "Je n'ai pas assisté au tournage mais j'étais à la fête et j'ai trouvé cela très beau. Je me suis dit : " Parce qu'un jour sur le papier on a écrit qu'il y avait un bal, un an plus tard il y a 500 personnes en train de danser". J'ai trouvé cela extraordinaire." Vous décrivez une situation très noire, la violence, la drogue, le racisme, sans que cela soit jamais terrorisant. R. G. : "Le public a changé. Je crois qu'on ne peut plus être écouté si on n'est pas drôle, décalé et spectaculaire. Quel que soit le propos, sa force est décuplée par l'humour. Je crois que les gens n'ont absolument pas envie de voir quelque chose de réaliste sur ces thèmes là. On était toujours en train de se dire qu'il fallait faire attention. Ce film est totalement irréaliste et décalé mais en même temps il est tout à fait crédible." J.-L. M : "De toute manière nous ne pouvions ni ne voulions faire autre chose. Mais rien n'est gratuit. On s'est beaucoup amusé à glisser des petites choses comme cela parce que le registre le permettait. C'est un film qui est truffé de thèmes et d'idées qu'on voulait développer et la forme du propos nous permet de le faire de façon distanciée mais efficace. Les spectateurs peuvent recevoir cette histoire en pleine gueule parce qu'il y a l'humour ou l'astuce. La discussion entre le curé et le communiste sur l'idée et la mort du communisme, ne serait pas passée avec des grandes phrases. Si on avait voulu faire un film naturaliste sur le problème des banlieues on aurait fait une histoire d'amour qui se termine bien ou mal." Lors de l'écriture du scénario, n'avez-vous jamais eu peur d'aller trop loin ? R.G. : "C'est à l'honneur de la chaîne d'avoir tout de suite accepté cette idée et de n'avoir jamais eu les moindres réticences sur le contenu. Il y a peut-être eu parfois une inquiétude sur la forme, une peur de la chronique et d'un mauvais rapport au public. Les responsables des programmes nous ont parfois demandé si on ne pouvait pas favoriser un développement plus linéaire. Je comprends qu'ils aient ce souci là. C'était déjà la preuve que notre téléfilm n'était pas un produit standard. Je crois que maintenant il sont très contents." Le film va être aussi diffusé en salles. Cinéma ou télévision cela change-t-il quelque chose à la manière de travailler ? J.-L.M : "Non, nous n'estimons pas avoir fait un téléfilm mais un "film" tout court. Le fait de ne pas se soucier du support de diffusion, nous a peut-être permis, sans prétention, de faire de la qualité. C'est la réaction de tous les gens qui l'ont vu jusqu'à présent et qui pensent que le film mérite de faire une carrière en salles. De toute manière, il y a dix ans, les réalisateurs de cinéma crachaient à tout va sur la télévision, maintenant la plupart travaille aussi pour le petit écran." R.G. : "Il est sûr qu'il y a moins d'argent pour un téléfilm que pour un long métrage, ce qui signifie, moins de temps de tournage, moins d'effets, de cascades, en bref un cinéma plus pauvre. Pour produire la même durée, on tourne deux fois plus longtemps pour un long métrage que pour un téléfilm. Cela donne d'autres résultats, pas forcément meilleurs. Ce film, nous l'avons tourné en 33 jours, ce qui n'a rien à voir avec les temps de tournage de film, mais qui est déjà long pour un tournage de télé ordinaire. Le montage a duré quatre mois; je ne pense pas qu'on aurait pu le faire plus rapidement, il y a quand même beaucoup de personnages. Le passage par la télévision peut être un tremplin ? J.-L. M : "J'espère. Cela m'a déjà fait travailler sur un autre scénario avec un réalisateur. Mais je ne tiens pas à une carrière d'auteur, ce qui m'interesse aussi c'est la Science-Fiction, surtout lorsqu'elle a un côté social et qu'elle ne fait que transposer dans le futur ce qu'on vit aujourd'hui; cela donne une très grande liberté de ton, comme le conte. Mais la télévision n'a pas les moyens, le cinéma français non plus d'ailleurs." Des projets ? J.L.M et R.G. : des dizaines, chacun de notre côté et ensemble.
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