UN DROIT DE CITE POUR L'HUMOUR

Par Annick PEIGNE-GIULY

Une ligne de démarcation partage en deux territoires une HLM où se sont donné rendez-vous le chômage, la drogue et le racisme : "L'argent fait le bonheur" finit amoralement bien.

D'accord, on va parler des cités, de la drogue, de la délinquance et du racisme, mais à notre manière. Un vigoureux coup de pied aux histoires édifiantes d'une rédemption des pauvres par la résignation, la dignité ou l'aide humanitaire.

Un conte à dormir debout dans une cour HLM.

Et c'est là que tout se passe. Dans la cour entre les tours, place emblématique d'un village mondial, peuplé de chômeurs, de putes, de communistes, de drogués, d'Arabes, de Noirs, de Blancs racistes et d'autres pas, dans la banlieue marseillaise. Alors, pour éclaircir le paysage, les jeunes vont tracer une ligne jaune qui coupe la cité en deux. Deux clans rivaux, séparant les bandes, les familles, les couples arbitrairement. Seul le curé, son église de tôle plantée en plein milieu, fait le lien, franchit la ligne et transgresse bientôt d'autres lois... Un curé, comme on aurait dit un éducateur, une assistante sociale ou un syndicaliste. "J'aime les gens engagés, dit Guédiguian, tous ceux qui s'occupent de la misère du monde et essaient de faire quelque chose."

Ça part alors comme West Side Story, ça pourrait finir en vendetta, ça se faufile entre Vive la sociale (Gérard Mordillat) et Maman (Romain Goupil), mais non, voilà que ça vire Au feu les pompiers (Milos Forman)... "Je veux bien me mettre sous le patronage de Pasolini et Robin des bois", répondrait à cela Robert Guédiguian. Et c'est vrai que, tout bien considéré, ça ressemble et ça ne ressemble à rien de ce déjà vu.

Si ce n'est par l'humour et la fraîcheur du regard.

A part le curé, la cité est revisitée par quelques personnages d'une autre planète qui subvertissent les lois de la jungle banlieusarde. Une douce pute dont les fenêtres s'ouvrent en rez-de-chaussée sur l'ennui. Un communiste qui collectionne les camions. Une veuve qui prend la tête d'un groupe de femmes en lutte. Une résistante qui passe ses nuits à détourner des croix gammées sur les murs.

On ne se lasserait pas d'être embarqué dans le Caddie de chacun, de feignasser à chaque étage. Les distractions ne manquent pas. Les mômes qui traînent le soir, le ramassage des seringues le matin, la distribution de capotes aux junkies... Mais voilà, faut bien qu'il y ait un sens à ce film. Et l'histoire quasi-prétexte, c'est qu'il est temps que les parents reprennent les choses en main.

Non pas pour remettre les enfants dans le droit chemin. Il ne passe pas par ici. Mais pour profiter de l'expérience des pères. Après tout, l'exclusion, ils connaissent et ils l'ont vécue autrement. Les mères feront le travail de passation : "On va leur apprendre à voler comme il faut, comme autrefois."

On l'a compris, pas de discours, pas de morale à cette histoire, si ce n'est un joyeux appel à la redistribution des richesses. Tout se termine bien et, au cas où l'on prendrait le slogan final du curé au sérieux ("GLF ! Gardez la foi."), une petite pirouette remet les choses là où elles doivent être. A l'envers.

LIBERATION

 

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