DERNIER ETE
un film de Robert GUEDIGUIAN

Gilbert a vingt-cinq ans. Il habite une maison qui appartient à Kuhlmann. Son père, ancien ouvrier de cette usine, est resté paralysé à la suite d'un grave accident du travail. Gilbert est l'ainé d'une famille nombreuse qui, depuis cet accident, vit dans un grand dénuement.
Gilbert travaille de temps en temps sur les quais, vit du chomâge, de petits vols, de cambriolages.
Chaque jour, il retrouve à la terrasse du bar du centre ses amis "Banane" et "le muet", qui, comme lui, vivent d'expédients. Ce bar est le quartier général de la jeunesse "désoccupée" de Riaux. Là, ils passent le temps, traînent, se livrent à leurs petits trafics. Chaque soir, Mario les rejoint. Il travaille régulièrement comme chauffeur routier ; il est marié et a un enfant. Mario est partagé entre ce que lui impose sa situation et le désir de se retrouver avec ses amis.
Parfois, l'alcool aidant, tous les quatre prolongent leur soirée par une virée au centre de Marseille, prétexte à de nouvelles aventures. A l'occasion d'un bal, Boule, un des frères de Gilbert, agresse Josiane. Josiane est une jeune ouvrière de Riaux, pleine de vie et spontanée. Elle habite une maison que son père, ouvrier chez Lafarge, a construit près de l'usine.
Le geste de Boule révolte Gilbert. Une bagarre éclate. Boule menace son frère d'un couteau. A la différence de Gilbert, Boule représente une jeunesse encore plus violente qui ne respecte aucune règle. Une histoire d'amour débute entre Josiane et Gilbert. Elle sera brutalement interrompue par la mort absurde de Gilbert sous les balles d'un homme dominé par la peur.
Gilbert a l'instinct de sa situation sociale mais se refuse à toute compromission. Il ne se fait aucune illusion quant à son intégration dans cette société de "l'avoir". En ce sens, il est exemplaire de la révolte radicale de ces jeunes prolétaires qui n'aspirent qu'à vivre.
Gilbert n'échappera pas à son destin et la mort qui vient le frapper donne à sa vie brève une dimension tragique.

 

EXTRAIT DU SCENARIO


Gilbert pousse la porte d'entrée d'une maison. On découvre une pièce violemment éclairée par un tube fluorescent. Autour d'une table à moitié débarrassée, sont assises plusieurs personnes. Le père, en tricot de peau bleu marine, est absorbé par les images de la télévision dont le volume est au maximum. C'est un homme d'une cinquantaine d'année, au visage fatigué et mal rasé, ce qui accentue la maigreur de ses traits. Près de lui, un verre de vin est servi. Sa fille, Christiane; quinze ans, blonde platinée, enlève le vernis de ses ongles en regardant distraitement la télévision. Deux garçons, âgés de huit et douze ans, jouent aux cartes. Au bout de la table, une petite fille de six ans tente de s'endormir, la tête dans ses bras. La mère achève une vaisselle. C'est une femme plutôt forte, dont le corps porte les marques du travail domestique. Gilbert s'asseoit à table. Personne ne semble l'avoir remarqué.

Gilbert (à sa mère) : Donne-moi à manger.
Le père (les yeux rivés sur l'écran) : Chut.
A cette réflexion, Gilbert regarde son père, écoeuré.
Gilbert : Tu me sers.
La mère : C'est à cette heure là que tu rentres. Nous, on a mangé à huit heures. T'i'avais qu'à être là.

Gilbert se lève et s'approche de la cuisinière. Il soulève le couvercle de la marmite. Avec ses doigts, il porte quelques spaghettis à sa bouche. Il prend un morceau de pain qu'il ouvre en deux et se confectionne un sandwich avec les restes qu'il a trouvés.
Sa mère le regarde.

La mère (agressive) : T'i'as touché ta paye.

Gilbert ne répond pas. Il sort de sa poche deux billets de 100 francs qu'il pose sur la cuisinière. Visiblement excédé, il quitte la pièce.
Gilbert fait quelques pas dans la nuit. Il se dirige vers un terre-plein d'où on découvre tout Marseille. La ville et le port sont illuminés. Gilbert reste là, debout, contemplatif.
Il a presque terminé son sandwich. La nuit est chaude et silencieuse. Un train de marchandises passe et trouble le silence. Gilbert tourne son regard vers l'usine Kühlmann toujours en activité. Sur des images de Riaux, la nuit, Gilbert entame un monologue intérieur. C'est sur ces images que s'élaborera le texte de ce monologue où se méleront le souvenir de la vie passée du quartier et la révolte devant la menace de sa disparition.

 

"Mais moi, avec le coeur conscient
de celui qui ne peut vivre que dans l'Histoire,

pourrais-je désormais oeuvrer de passion pure,

puisque je sais que notre histoire est finie ?"

Pier Paolo Pasolini (les cendres de Gramsci)

 

La presse

tous les films de Robert GUEDIGUIAN