QUEL TEMPS FAIT-IL A MARSEILLE ?

par MICHEL PEREZ

 

Le souci prédominant des auteurs de "Dernier Eté", c'est la justesse de ton, la précision des petits gestes quasi imperceptibles, qu'on remarque au passage et qui témoignent d'une observation pertinente, généreuse, sans ostentation, sensible sans insistance sentimentale, colorée d'humour, sans qu'on ne cède jamais à la tentation de la caricature. Bien sûr, ils emploient des comédiens soit débutants, soit non professionnels, mais ils ne s'en accordent pas pour autant les facilités de l'improvisation négligée. Ces comédiens ont des scènes à jouer qui ne sont pas toujours simples, des personnages à camper, des silhouettes à dessiner dont le trait ne doit pas s'estomper dans l'instant mais dont la présence doit devenir essentielle à la bonne marche du film.

A la fin de la projection, on est tout autant concerné par les personnages secondaires qu'on l'est par les malheureux héros du film. "Banane", toujours fatigué et dont les congés de maladie se prolongent indéfiniment (Djamal Bouanane), "le Muet", qui sait si bien cacher son désarroi sous sa bonne humeur espiègle (Malek Hamzaoui) nous sont aussi familiers, aussi proches que Gilbert et Josiane, les amoureux que la vie et ses sottises irréparables vont séparer tragiquement (Gérard Meylan et Ariane Ascaride). Je ne vois pas quel compliment plus flatteur on pourrait adresser aux auteurs de "Dernier Eté", puisque tant de cinéastes ne parviennent pas à nous convaincre de la nécessité qu'il y a de montrer ce qu'ils nous montrent.

Pourtant, cela ne suffit pas à dire l'intelligence qu'ils ont mise à l'élaboration de leur scénario, discrètement placé sous le signe de Pasolini et de ses Ecrits corsaires. Ni le sens qu'ils ont de l'image, celle qui coule de source, qui ne trahit aucune prétention théorique, et qui n'en est pas moins réfléchie, calculée. Ni la dimension poétique qu'ils savent accorder à certains moments privilégiés de leur écrit (Gilbert se retrouvant face à sa trompeuse liberté, après avoir quitté son job ou s'imposant l'épreuve d'un plongeon périlleux, dans une calanque, pour se prouver que la force de son adolescence enfuie est demeurée intacte).

Robert Guédiguian et Frank Le Wita sont convaincus qu'il ne faut pas fermer les yeux sur les réalités du monde contemporain mais qu'il ne convient plus de se vouloir documentaliste, ni d'assommer le spectateur à coups de vérités bonnes à dire arrachées sans autre forme de procès à la matière brute du réel social. Ils veulent façonner celle-ci, provoquer un intérêt qui ne vienne pas exclusivement de ce qu'ils disent mais aussi de la façon dont ils le disent. Ils ont l'intuition qu'il faut, pour capter l'air du temps, nous rappeler ce qu'il a de menaçant mais aussi ce qu'il a de vif, ce qu'on y respire qui fait qu'on ne désespère pas tout à fait. Il faut que leur film soit accueilli avec toute la sympathie qu'il mérite et, surtout, qu'il soit suivi d'un autre film le plus promptement possible. Le cinéma français a rudement besoin de gens comme eux.

LE MATIN DE PARIS

 

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