|
L'IMPOSSIBLE RETOUR par Jacques SICLIER
Histoire d'amitié, d'amour et de lendemains qui auraient dû chanter. Ecoeuré par ses succès faciles, un romancier quitte sa femme. Paris, le milieu où il est parvenu pour revenir chez sa mère, au quartier de l'Estaque, à Marseille. Il retrouve ses copains d'enfance. On l'appelait Cochise, les deux autres garçons Frisé et Quatre-Oeil (à cause des lunettes) et la fille Tirelire. Tous enfants d'ouvriers, ils avaient juré de se battre jusqu'à la mort, pour un monde débarrassé du capitalisme, un monde d'égalité. Robert Guédiguian se définit comme un "cinéaste de quartier" parce que depuis 1980, il a situé et tourné ses films à l'Estaque, avec les mêmes techniciens et presque les mêmes acteurs. Il a raconté l'histoire de sa famille -des immigrés- et la misère, la fierté d'un prolétariat opposé à la bourgeoisie, l'histoire d'individus marqués par l'espoir de lendemains qui chantent, et les engagements, les désillusions. On le dirait plutôt cinéaste régional, auteur dont l'univers ne vous lâche plus, pour peu qu'on ait l'occasion d'y entrer. Mais là est justement l'écueil : les films de Guédiguian ne parviennent pas jusqu'aux réseaux de diffusion nationale. Alors, on vous le dit : allez voir Dieu vomit les Tièdes pendant qu'il en est temps. C'est une oeuvre sans nostalgie, lucide, désenchantée, profondément émouvante, qui parle de l'usure du temps, de la fin d'un rêve, des transformations d'une société durcie par l'indifférence, la cupidité, taraudée par le racisme, une société dans laquelle il faut être dur pour survivre. Pas de manichéisme : une chronique tendre, presque au jour le jour, sur le retour impossible à la jeunesse, la force de l'amitié et de l'amour. Une chronique "trouée" çà et là de scènes d'enfance, dont le sens se précise à mesure que les adultes se révèlent. C'est filmé avec originalité et une certaine maîtrise. Ariane Ascaride, Pierre Banderet, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Jacques Boudet, Hélène Surgère sont des personnages vrais. Le Monde
RETOUR A L'ESTAQUE par LAURENCE GIAVARINI
Quatre enfants et un chien : pas exactement un club, mais une tribu. Quatre indiens, Cochise, le Frisé, Tirelire et Quatre Oeils, bruns de peau et de chevelure, liés par un serment de fidélité à leur glorieuse origine de pauvre. A l'âge où l'on scelle la promesse écrite de son doigt entaillé, avec une telle puissance de ritualisation, une si forte certitude de qui l'on est, et que c'est bien, que l'on peut choisir la meilleure mort pour le chien, puis la donner. Cette histoire n'est pas le temps plein du film de Guédiguian, mais un souvenir qu'il découpe en pointillés, par reprises et prolongements, comme une enquête apposée à la découverte de quelques cadavres flottant dans les eaux de l'Estaque, vingt ans plus tard, en 1989, Année du bicentenaire, année des retrouvailles pour les quatres indiens vieillis, malheureux, solitaires. Elles ont lieu autour de Cochise devenu parisien, devenu écrivain, elles ont lieu en pays natal, quand Cochise quitte la capitale et sa femme, et revient à l'Estaque, chez sa mère. C'est un film évidemment obsédé par la perte (de la pureté plus que de l'innocence), et par la trahison. Ce dont le désengagement politique, voire le reniement, ne sont qu'un premier degré inscrit aux origines ("fils de pauvres") et raconté au présent sur un mode humoristique - quand le bistrotier doit faire passer le portrait de Che Guevara pour celui de son grand-père ; ou plus d'inquiétude, et de dérision, quand les organisateurs du bicentenaire prétendent nettoyer la ville (des clochards, des Arabes). Mais sur le strict plan politique, le film garde le ton libertaire, parfois potache, des années anars - chansons et pétards sous la conduite délurée de Tirelire. La question de l'engagement politique est avant tout ici celle du lien, dans l'amour, de la volonté surhumaine de l'indissoluble ; question tragique de la démesure, et du risque de la folie posée à partir de l'enfance. L'originalité de Guediguian tient en partie à ce que son investigation est visuelle autant que narrative. Le souvenir d'enfance réserve en effet des indices en forme d'apparitions, il tient le récit par une série de suspens plus que par un véritable "suspense". Il ne s'agit au fond que de voir : cette vertigineuse contre-plongée à l'entrée des enfants dans une salle des machines (la salle du Serment), qui les fait grands comme des titans, puissants comme des dieux. Puis, les voir adultes, dans une église désaffectée où ils peuvent à nouveau se lier par une tâche impossible, énorme et artisanale. Voir enfin, au dernier instant du film sur le lieu où les "jumeaux", Cochise et Frisé se sont enfin séparés, une plongée exactement inverse du souvenir. Comme dans les combats de dieux méditérranéens aux origines du monde, l'ordre humain ne peut se fonder qu'à partir de la juste place donnée à une transcendance, c'est-à-dire d'abord à une bonne définition du haut et du bas. Et au dehors, et au dedans : de l'espace en un mot - travail de peintre plus que de héros fondateur. Devant sa baraque de tôles, le Frisé peint le pont tournant à l'entrée du port, là où passaient les grands bateaux ; mais il le peint tel qu'il le vit autrefois, comme s'il cherchait à retrouver par l'extérieur la salle des machines de l'enfance. Sa folie n'est peut-être pas de peindre ce qu'il ne voit plus, mais de ne plus pouvoir voir ce qu'il a devant lui. Aussi l'achèvement du tableau coïncide-t-il avec la mort, et la fin du film. Le modèle pictural vaut pour la démarche de Guédiguian, "cinéaste de Quartier" comme il se titre lui-même. Lequel travaille depuis quatre films, dix ans, dans ce pays de Marseille, avec le risque de l'effet pittoresque - le soleil, l'accent, la légèreté, la violence du Sud. Avec les mêmes quatres acteurs - ce qui signifie leurs corps changeant de film en film, comme une montagne sous la lumière. Dieu vomit les tièdes n'est pas pittoresque, mais contemplatif ; et drôle, et mystérieux comme la voix allemande de la chanson qu'écoute le Frisé, sur laquelle on n'aura aucune explication. Car il n'est pas besoin d'explication, simplement de trouver la forme d'une fidélité vivante. CAHIERS DU CINEMA
|