DE TARZAN
EN PASSANT PAR SAINT FRANCOIS D'ASSISES
A ROBIN DES CITES

par Sandrine VERNET et Klaus GERKE

 

Dans la vie je te trouve plutôt optimiste, bon vivant. Je me demande pourquoi les personnages de tes films sont souvent désespérés, ils sont à un moment de constat dans leur vie et se place dans une situation d'échec.

Souvent mais pas toujours.
Dans un film on se laisse aller, on doit se laisser aller à une sincérité absolue. Dans la vie, il faut tenir un rôle, sauver les apparences. Ceci dit, j'ai une grande vitalité. Je suis très volontariste comme un combattant. "Pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté".
C'est une formule de Gramsci que j'ai lu, je devais avoir seize ans, et qui m'a frappée. C'est cette ambivalence qui fait aussi que dans la vie de tous les jours, je suis, ou plutôt je donne l'illusion d'être moins désespéré que certains personnages dans mes films.
Avouez que le monde tel qu'il est, tel qu'il va, n'incline pas à un enthousiasme béat.

Est-ce que d'après toi, il y a un thème commun à tous tes films ?

Je crois... Cela tient du rapport à mon enfance. J'ai eu une enfance que je dois probablement idéaliser mais qui était extraordinaire. Je suis né dans une tribu structurante, réconfortante, affective, d'une cohésion très forte. Ces amis d'enfance ont maintenu leurs liens dans l'adolescence par la pratique politique commune(révolutionnaire, communiste).
J'essaie dans le cinéma de continuer à avoir une pratique militante et, par là, contre vents et marées, de maintenir, de perpétuer cette tribu originelle.
De ce point de vue ce n'est pas un hasard si mes acteurs sont avant tout des amis d'enfance. Maintenir des liens avec les autres quand on n'est pas dans des rapports de proximité, d'activité commune, ce n'est pas évident.
Cette volonté de maintien un peu excessive, obsessionnelle est une de mes motivations essentielles.
C'est quelque chose qui explique à la fois ce que je raconte dans mes films en terme de contenu et cette fidélité, depuis une douzaine d'années, de rapports avec les mêmes acteurs, les mêmes techniciens. Même dans mes activités de producteur, je retrouve la tribu. On est 5 producteurs indépendants associés ce qui est plutôt rare. Le cas de figure normal de la production, c'est une personne seule qui a un égo plutôt fort et qui veut travailler seul.
Même en production aujourd'hui ma motivation est liée à un groupe.
Je me sens structuré psychologiquement comme un militant, je ne peux travailler qu'en terme de groupe et parler de ça: le groupe, l'origine du groupe, ce qui l'a fondé, comment il subsiste, comment il se dissout et disparait. Ca peut se décliner à l'infini, cette notion.
Ca peut être une famille, un carré d'amis, un quartier, une classe sociale; dans L'argent fait le bonheur le groupe c'est une cité entière.
C'est je crois, l'élément structurant de tous mes films. C'est aussi, sans blague, une manière de se battre contre le temps, l'oubli, la mort en définitive, c'est arrêter le temps. Depuis que je n'ai plus la foi, la mort m'inquiète !

Et la manière dont tu traites d'un groupe dépend de quoi ?

De la forme dans laquelle je suis au moment où je fais le film. Non, j'exagère. Cela dépend de la conscience que j'ai de ce qu'il faut dire ou faire. Pour Ki lo sa ?, j'allais très mal et ce film est très marqué par la désillusion des années 80. Les socialistes français n'ont pas été socialistes une seconde ; ils n'ont fait qu'accompagner le développement "naturel" du capitalisme. Je vais dire une chose terrible : Je trouve que le suicide de Bérégovoy est un geste admirable, qui force au respect de l'humanité.
Par opposition, L'argent fait le bonheur propose de manière provocatrice une utopie. Même si ce film parle d'une situation très grave, il le fait en proposant le réveil des énergies enfouies dans la confusion idéologique et morale d'aujourd'hui. C'est un film gai... Ca doit vouloir dire aussi que je suis très en forme. (Rires)

Est-ce que tu vas continuer dans ce sens ?

Oui. Ce que j'écris en ce moment relève de la même problématique. Je montre un groupe d'hommes et de femmes perdus, avec la particularité que, dans la situation désastreuse dans laquelle ils sont, ils demeurent généreux. Je crois qu'aujourd'hui, il faut montrer des choses positives, des petits bouts de solution, des révoltes possibles. Je pense que c'est nécessaire aujourd'hui, d'encourager les faibles, de leur montrer leur force. J'ai trouvé de ce point de vue, le film de Ken Loach remarquable.

Est-ce que tu te sens un peu moraliste comme Rohmer ?

J'aime sa cohérence par rapport à l'économie du cinéma. Son dernier film est un film de "circonstance" comme on disait de la poésie de circonstance. C'est une intervention rapide dans le monde actuel... Et bien sûr c'est un film peu cher, très libre, qui se moque de toute contrainte technique... C'est souvent les vieux qui sont les plus audacieux.
On s'aperçoit aujourd'hui que son oeuvre est une chronique édifiante des années 60 à aujourd'hui. J'ai l'impression que mes films sont aussi une chronique des années 80 à aujourd'hui (ils sont moins nombreux, hélas) qui se situe dans le monde ouvrier, et c'est la différence dans le contenu.
Et bien sûr, cette chronique se préoccupe de l'évolution de la morale dans le monde ouvrier.
Je ne sais pas si cela répond bien à ta question.

Tu ressembles au personnage de Cochise dans "Dieu vomit les tièdes" ?

Oui, dans Dieu vomit les tièdes le personnage qui revient incarne le refus de se situer dans des compromis permanents, d'être tiède.
C'est toujours mesurer l'efficacité, le sens de ce que l'on fait. Pourquoi un succès s'il ne sert à rien, s'il n'a pas de sens dans le réel, s'il ne "change pas le monde".
Si le personnage de Dieu vomit les tièdes n'avait pas cette exigence, ce rapport avec son serment d'enfant, s'il était infidèle, il pourrait mener sa vie tranquillement car il écrit des romans qui marchent bien.

Quelle place laisses-tu à l'improvisation lors du tournage ?

Il n'y a aucune improvisation, pour se moquer de moi, les acteurs disent que mon scénario c'est la Bible! Parce que tout est écrit à la virgule près.
Comme je travaille avec des gens avec lesquels je suis très lié et qui sont très impliqués dans ce que je fais, j'ai souvent l'occasion de discuter avec eux dès les premiers jets du scénario.
Si on modifie un mot, c'est seulement pour que l'acteur ait un texte plus en "bouche", plus dicible mais cela reste du détail.

Quelle est l'importance des répétitions ?

Je fais très peu de répétitions, j'en ai un peu peur.
Sur le dernier film avec les enfants on a dû répéter mais davantage pour l'aspect technique.
J'ai peur qu'avec les répétitions, les choses se figent. Lorsque l'on tourne, c'est différent, il y a une urgence, on gaspille la pellicule, on dépense de l'argent et il y a une ambiance globale (décor, lumière) qui fait que les acteurs ne jouent pas de la même manière.
Je préfère dire que je fais de la mise en condition pour les acteurs que de la répétition. D'ailleurs la mise en condition est assez évidente puisque nous sommes des amis; elle peut commencer longtemps avant le tournage.

Quand tu écris un scénario, est-ce qu'il y a quelque chose qui t'intéresse davantage, à savoir l'histoire ou les personnages, le ton, l'atmosphère ? Est-ce que tu écris par rapport à tes acteurs ?

Je vais dire la "morale" du film.
C'est ce que je cherche en premier. Quelle sera la morale du scénario que je vais écrire. S'ajoute tout de suite à cela un certain nombre de choses que j'ai envie de tourner: un décor, tel acteur faisant telle grimace, utiliser telle musique.
Par rapport aux acteurs, ce n'était pas le cas pour mes premiers films mais à partir de L'argent fait le bonheur et du scénario que j'écris actuellement, je commence en effet à me dire que c'est tel acteur qui va jouer le rôle.

Il y a quand même une unité dans tous tes films, les personnages retrouvent les mêmes caractéristiques au cours des films...

Ce que tu soulignes nous amène à parler des acteurs en général. Je pense que les acteurs sont des auteurs et qu'ils écrivent, qu'ils jouent avec leur histoire, avec ce qu'ils sont.
L'acteur est le co-auteur du film. C'est le paradoxe du comédien : tout acteur veut faire autre chose que ce qu'il est mais sur le fond il ne fait jamais que ce qu'il est.
J'avais vu une interview de Bette Davis qui disait qu'elle avait joué de nombreux rôles très différents les uns des autres, jusqu'à "La Garce", film à partir duquel elle a connu une carrière fulgurante et qui se demandait si finalement dans la vie, elle n'était pas une garce !
Il est vrai d'ailleurs qu'à partir de ce film elle n'a quasiment joué que des rôles de garce.
Je pense effectivement que les caractéristiques des personnalités de Jean Pierre Darroussin, Ariane Ascaride etc... Ils les jouent dans la vie et dans leurs rôles. J'aurais du mal à travailler, avec un acteur que je n'aime pas dans la vie.
Les acteurs sont un peu agacés par ce discours, je trouve pourtant que c'est plutôt valorisant pour eux, de penser qu'ils sont co-auteurs d'un film.

J'aimerais connaître la liaison que tu établis entre tes idées révolutionnaires et l'église ?

Révolutionnaire renvoie pour moi à un rapport au monde, à un rapport d'intelligence et d'action sur le monde, pour l'améliorer.
L'église c'est aussi ça. Il y a des personnages dans l'église que j'aime beaucoup : les prêtres qui sont morts en Amérique du Sud, Saint François d'Assises. J'aime moins le pape actuel par exemple.
Le phénomène religieux en soi c'est une intervention dans la réalité. Je vous renvoie à l'extrait choisi pour L'argent fait le bonheur. Et puis, la première fois où les hommes ont parlé d'eux-mêmes, c'est à travers les religions. Les textes religieux sont très beaux sur un plan littéraire, et mettent en place des questions qui ne cesseront jamais d'agiter l'humanité. L'art religieux est aussi très important, pendant des siècles, l'art n'a été que religieux.
La religion est différente de l'institution qui la représente.
De même on peut parler de l'idée communiste, de manière complètement indépendante de l'expérience de ces 50 dernières années. Une idée est une idée et je continue de penser que l'idée communiste est la plus belle qui soit.
Je suis athée, mais j'ai un rapport religieux au monde.

Est-ce que tu t'identifies à tes personnages, est-ce que certains personnages sont plus proches de toi ?

Non, aucun. Je pense que je pourrais être tous les personnages de mes films. Je me sens proche de tous. Je n'ai jamais pu travailler sur un personnage que je n'aimais pas. Il n'y a aucun personnage auquel je prête des propos que je ne pourrais assumer. Dans L'argent fait le bonheur le curé tient un discours qui est le mien, c'est en quelque sorte une prise de parole directe.

J'aimerais que tu me parles du choix des extraits de scénarios, celui de "KI LO SA ?" par exemple. Pourquoi ce texte de René Char ?

C'est une façon de rendre hommage à René Char et parce qu'il traduit exactement l'état dans lequel j'étais en faisant ce film "où en suis-je aujourd'hui ?"
C'est une lettre qu'il adressait à Breton, qui lui demandait 20 ans plus tard de participer à une manifestation surréaliste (C'est aussi un groupe d'amis très liés).

Cette scène pour moi résume tout le film.

Et pour "DIEU VOMIT LES TIEDES" ?

Le serment est l'idée originelle à honorer. De plus ce serment renvoie à une séquence avec des enfants, toujours présents dans mes films. Dans Rouge Midi, la séquence est plus naturaliste.
Les extraits que j'ai choisi me semblent traduire deux choses : à la fois des films très réalistes, authentiques car je connais très bien les gens dont je parle et en même temps dans tous mes films je veux avoir un discours sur ce réel là.
Dans les extraits choisis, il y a des "bouts" de scénario qui sont du côté du discours et d'autres du côté de la description plus naturaliste, de la réalité dans laquelle se déroule mes films.

Que représentait le cinéma dans ton enfance ? De quels films as-tu gardé le souvenir dans tes premières expériences cinématographiques ?

Je ne supporte pas les cinéastes qui disent qu'à quatre ans, ils ont vu le "Faust" de Murnau et que ça les a décidé à devenir cinéaste. Les premiers films que j'ai vus, c'est "Tarzan" et "Hercule". Plus tard, je me souviens d'un cycle de deux semaines, alternant des films de Pasolini et Bunuel. Cela m'a appris d'un seul coup qu'on pouvait tout exprimer grâce au cinéma.
Ce sont des cinéastes que j'admire toujours beaucoup.
Mais aussi Tarkovski, Bergman, Fellini.
Il y a aussi des grands fabricants de films qui n'ont peut-être pas ce prestige d'auteur mais que j'aime beaucoup : Capra, Duvivier qui d'ailleurs n'a pas la place qu'il mérite dans le cinéma français ; Ken Loach aussi.

Comment es-tu arrivé au cinéma, qu'est-ce qui t'a poussé à réaliser ton premier film ?

Je voulais et je veux toujours être au service du milieu dans lequel je suis né. Du côté des pauvres.
Quand j'ai fait mes études, j'ai écrit une thèse sur la conception de l'Etat, je m'intéressais au monde ouvrier et c'est seulement parce qu'il y avait cet intérêt que je travaillais. Il me fallait cette raison pour faire des études.
A 24 ans, René Feret m'a proposé d'écrire un scénario "Fernand" en collaboration avec lui. A ce moment là j'ai pensé que je pouvais également écrire des histoires et j'ai commencé à faire mon premier film.
Auparavant, je n'avais jamais cherché à écrire ou à être stagiaire sur un film. En fait, très modestement, si je ne croyais pas que les films que je fais sont utiles au monde dont je suis issu, j'arrêterais de faire du cinéma (comme Cochise, en somme).

As-tu songé à être l'acteur d'un de tes films ? A jouer l'un de tes personnages ?

Je crois que tous les gens qui font des films ont envie d'être acteur.
Personnellement, j'ai très peur de jouer. Il faudrait des circonstances exceptionnelles pour m'y pousser. Peut-être si l'un de mes acteurs faisait un film et me demandait de jouer...
Je n'ai pas en moi ce désir d'être acteur.

Quelle est la tonalité de ton prochain film ?

En vieillissant, je crois que j'ai plus d'humour.
L'humour, c'est le sentiment de la distance, c'est mettre les choses un peu en décalage.
Sans être une comédie, mon prochain film aura plus de notes d'humour, des scènes drôles.

Pourquoi "cinéaste de quartier" ?

C'est un terme qui a un sens en France seulement; Longtemps les cinémas se sont appelés ainsi.
C'est aussi de l'humour parce que c'est une façon de m'opposer au cinéma "Européen" qui ne veut rien dire pour moi.
C'est m'opposer à toute idée de classement.
Le cinéma c'est du cinéma. Point, à la ligne.
Les films les plus regardés ne contiennent pas un propos universel intéressant par contre des films de Fellini, qui n'a jamais tourné hors d'Italie, ni dans une autre langue, sont beaucoup plus universels. Les films les plus regardés sont les plus plats. C'est la puissance économique de leur diffusion qui les rend universels, pas leur contenu.
Quand je me suis intitulé "cinéaste de quartier", ça renvoyait à tout cela. Je me moquais également du cinéma régional. Pagnol n'est pas un cinéaste régional, il n'y a pas plus universel que ses films.
Profondément, je crois qu'il n'y a de grands propos que s'ils sont cristallisés dans des réalités particulières.

Penses-tu que nous sommes manipulés par le pouvoir, les médias ?

Tout pouvoir supporte mal les différences. Par exemple, le fascisme italien supportait mal l'existence des régions. Il faisait un barrage sur les dialectes régionaux.
Les modes de consommation dans les sociétés occidentales sont identiques et tendent à créer un type unique de consommateur moyen.
Pasolini a déjà parlé de cela dans les années 60. Ceci a tendance à faire entrer tout le monde dans une histoire qui est la même pour tous. Mais l'histoire est dominée par les groupes au pouvoir.
Ce processus de centralisation progressive que Pasolini appelait le nouveau fascisme, semble irréversible. La fonction d'un intellectuel, d'un cinéaste c'est de mettre le doigt sur la différence, sur le doute, c'est de ne pas faire des images à la mode; je crois qu'on a une très grande responsabilité en proposant une image. Mais je vais encore faire de la morale.

Travailles-tu toujours en collaboration sur l'écriture de tes scénarios ?

Je n'aime pas écrire seul, j'ai besoin de cette collaboration pour avancer. C'est toujours cette idée de tribu, de faire les choses ensemble avec des amis. Ceci dit, cela fait plusieurs fois que j'écris avec Jean louis Milesi. Je crois que nous avons des affinités particulières.

Comment travailles-tu avec tes comédiens ?

Je ne crois pas être directif. On dirige les mauvais acteurs ; on ne dirige pas les bons acteurs, on les fait aller dans la même direction, on fait en sorte que leur univers soit cohérent avec celui du film.

As-tu déjà pensé à faire du théâtre ?

Non, je crois que l'idée des répétitions que je n'aime déjà guère au cinéma m'ennuierait énormément. C'est un espace que je cerne mal, je ne parviens pas à concevoir un décor, une scénographie.
Je respecte beaucoup le théâtre mais je ne crois pas que l'on puisse passer de l'un à l'autre. C'est un art à part entière. Il ne faut s'occuper que de cela.

Si tu ne faisais pas du cinéma que ferais-tu ?

Ecrire sans doute. Encore que le cinéma c'est déjà écrire mais ce n'est pas la même solitude que celle de l'écrivain...
Et vous avez compris que je n'aime pas être seul.

 

Biograbhie de Robert GUEDIGUIAN

Présentation des films de Robert GUEDIGUIAN