DU PRESENT, FAISONS TABLE RASE

Présentation par Eric DEROBERT

 

Dieu vomit les tièdes commence comme un film d'alcoolos, de ces films qui voient des personnages de ratés, de malheureux ou de misérables, éructer à la face du monde quelques vérités dernières autant que banales. Les plus grands se sont parfois égarés dans ce genre mineur.

Du café désert où sévissent, à l'approche de la quarantaine, une buveuse et trois buveurs de pastis, n'émerge pourtant pas le consensus rigolard des grandes claques dans le dos, non plus que celui de l'apitoiement collectif. Il s'insinue au contraire une charge conflictuelle : ces quatre amis se sont quittés, ils se retrouvent, ils découvrent que leurs trajectoires autrefois si parallèles ont divergé.

L'action se déroule dans un Marseille sans clichés, dans le quartier de l'Estaque, près de la mer et des docks, au pied du petit chaînon qui sépare la ville de l'étang de Berre. Si l'on ne connaît pas déjà ce vieux quartier de pêcheurs et d'ouvriers, sorte d'antithèse des collines touristiques de la Gloire de mon père, on acquiert envers lui une certaine impression de familiarité - impression encore plus marquée pour peu qu'on ait vu les précédents longs métrages de Robert Guédiguian.

De ces trois films, Dernier Eté avait constitué en 1980, une sorte de matrice. La caméra y suivait, dans une logique proche du cinéma-vérité, la vie de quelques jeunes ouvriers et chômeurs, de leurs familles et de leurs amis. La musique était de Vivaldi. La proximité du cinéma-vérité tenait à la simplicité du filmage, mais ce regard, complice, ne tournait jamais au scalpel ou à l'analytique. Le cinéaste aimait suffisamment ses personnages pour assumer une dramaturgie quasi inexistante, le film s'achevant dans l'absurde d'une mort inutile mais non annoncée.

Avec Rouge Midi (1983), Robert Guédiguian s'était ensuite attaqué sans complexe au genre imposant de la saga familiale et historique. Fils d'un père arménien et d'une mère allemande, il avait inventé une histoire d'immigrés italiens de 1920 à nos jours, et raconté la vie et le déclin du quartier. Luttes ouvrières, antifascistes, anarchistes, communistes, narrées sans didactisme dans le prisme des amours et des héritages transmis de génération en génération. Réaliste, le ton de la fresque demeurait proche de celui de Dernier Eté. Quant à la nostalgie, elle pointait sérieusement son museau.

Dans Ki lo sa ? (1986), la nostalgie est au centre de la thématique. Les quatre personnages du film, la trentaine bien tassée, retrouvent dans la villa de leur enfance ce type de lieu mythique où tout un chacun puise et réinvente ses souvenirs. La topographie des lieux - un vaste parc, une fontaine, des fleurs - se prête au rêve et à l'idéalisation, mais renvoie à ses occupants le décalage de leurs grandes espérances et de leurs destins misérables.

Ce sont ces quatre mousquetaires - sous d'autres noms - que retrouve Dieu vomit les tièdes, mousquetaires déchus, vingt ans après une adolescence que l'on devine glorieuse. Les quatre acteurs sont les mêmes : Pierre Banderet, dans le registre essentiellement à côté de la plaque, Jean-Pierre Darroussin, naïf et désarmé, Ariane Ascaride et Gérard Meylan qui ont participé à tous les films de Guédiguian.

Ariane Ascaride change de coiffure de film en film : cheveux mi-longs ou longs. Elle les a très court dans Dieu vomit les tièdes. Petite et volontaire, elle constitue souvent le centre affectif de la bande, celle dont les trois garçons ont tous été plus ou moins amoureux à un moment ou à un autre. Ki lo sa ? voyait ces trois là se lover autour d'elle, trompeuse suspension du temps, étape vers la mort.

A cette conscience féminine du cinéma de Robert Guédiguian répond la conscience masculine des rôles incarnés par Gérard Meylan. Personnage central de Dernier été, il est aussi le narrateur implicite de la saga de Rouge Midi, le dépositaire et l'incarnation de la mémoire. Sa stature en impose, puissante, fortement mise en évidence par des tee-shirts bleus et moulants, tandis que des cheveux longs achèvent de lui donner l'apparence militante d'un jeune homme des années soixante-dix. Gérard Meylan, c'est une présence; c'est, dans les films de Guédiguian, l'homme à qui rien ne devrait jamais pouvoir arriver : son personnage meurt pourtant dans quatre oeuvres dont il est ici question. De plus en plus concrète, la camarde ! Après la mort absurde de Dernier Eté, la mort naturelle de Rouge Midi et la mort collective de Ki lo sa ?, voici la mort véritablement tragique de Dieu vomit les tièdes - Pergolese, pour la première fois, supplée Vivaldi.

La mort de Dernier Eté, consécutive à un "drame de l'autodéfense", appelait implicitement à la révolte. La mort de Rouge Midi, quant à elle, relevait du culte des disparus: c'est la loi du genre, dans une saga familiale, que périssent les anciens ; la mort pérennise et ouvre la voie aux générations nouvelles. Ki lo sa ? sonne le glas de ces morts-là, reliés au présent d'un quotidien vécu en termes politiques (Dernier Eté), ou au passé de luttes qu'il s'agit de prolonger (Rouge midi) . Ki lo sa ? est le film désespéré de la dissolution d'une génération qui ne croit plus à la possible victoire de ses idéaux, et préfère se suicider car à quoi bon continuer ? Dieu vomit les tièdes va au-delà du désespéré, parce que précisément il y en a un dans cette génération (il est justement joué par Gérard Meylan, l'acteur-fétiche), qui croit bon de continuer. Puisque plus rien autour de lui ne relaie plus ses espoirs, il voudra détruire tout ce qui s'oppose à la réalisation de ses utopies. Supprimer méthodiquement tous ceux qui font obstacle à ses conceptions, que ce soit le facho du coin ou le jeune beur sans conscience politique.

"Nous, fils de pauvres, jurons de nous battre jusqu'à la mort et quoiqu'il arrive, pour que vienne un jour où tout le monde sera riche, sans être capitaliste. Si l'un de nous trahissait ce serment, les autres ne lui parleraient jamais plus..." En quatre films, Robert Guédiguian aura observé - non sans s'y impliquer - le déclin d'une certaine tradition ouvrière, d'une mouvance pas seulement communiste, de la mémoire épique des luttes passées à la posture suicidaire de ces derniers temps. Entre détresse et paranoïa, les personnages de Dieu vomit les tièdes ont définitivement perdu leur enfance. Ne reste que le serment auquel ils s'étaient engagés.

Que dire quand tout a été dit ? Changer son fusil d'épaule ? Ce fut le choix d'un cinéaste comme Théo Angelopoulos, quand il eut réalisé Alexandre Le Grand - fresque synthétique et définitive des espoirs trahis, de la naissance à la perversion (provisoire ?) du mouvement socialiste-, et qu'il se tourna vers des sujets plus intimistes, davantage centrés sur des individus que sur des groupes sociaux.

Enfoncer le clou ? Robert Guédiguian faillit le faire dans un projet non réalisé - il n'y a pas complètement renoncé - : Paroles d'Evangile. De la nostalgie, on eut sauté à la science-fiction d'un village livré à la loi de la jungle, dans un contexte consécutif à quelque catastrophe de nature non précisée. Les quatre acteurs fétiches de Robert Guédiguian n'eurent plus fait bloc ; ils auraient vu leurs personnages éparpillés aux quatre coins du film, dans des rapports de force où chacun eut joué sa peau en fonction de ses capacités à la violence, au commerce et au pouvoir - sous l'oeil désapprobateur d'un vieux marginal accroché à une foi incertaine.

Par bien des aspects - et malgré les apparences -, L'Argent fait le bonheur n'est pas si éloigné de ce projet pour l'instant avorté. Les quatre acteurs sont bel et bien éparpillés, eux et les autres protagonistes du film, sous l'oeil désapprobateur d'un curé probablement pas homologué par le Vatican : nous sommes dans une cité de la banlieue marseillaise, une communauté qui n'en est plus vraiment une - l'esprit de Rouge midi n'est plus ici que de lointaine mémoire -, où sévissent la violence gratuite, le commerce de la drogue et la tentation ségrégationniste.

Mais le cinéaste ne se réfugie plus dans la fatalité, dans la folie ou dans la nostalgie ; il invite au contraire à redécouvrir une vertu cardinale : la combativité.

A ceci près que la combativité a quelque peu changé de camp. Ex-incarnation de la conscience masculine, Gérard Meylan se voit transformé en père de famille à tendance pantouflarde ; les anciens militants communistes, certes lucides et sympathiques, ne savent que ressasser leurs souvenirs ; le curé (Jean-Pierre Darroussin) pare au plus pressé, prend le rôle du narrateur, mais ne constitue pas le moteur du film. Surgit en place et lieu de tout cela une conscience féminine autrement plus efficace, Ariane Ascaride en tête, qui sort la tête des fourneaux où l' enfermaient les travellings ironiques de la cuisine à la salle à manger - au début du film.

La preuve ultime que la combativité est la marque de L'Argent fait le bonheur, c'est que Robert Guédiguian a encore changé de compositeur, il est toujours italien, Vivaldi et Pergolese s'effacent cette fois-ci devant Rossini et son rusé Barbier de Séville - quoiqu'en l'occurence, il s'agirait plutôt d'une barbière - fort habile à retourner les situations les plus mal engagées.

La cote des valeurs de gauche étant au plus bas, c'est peut-être le moment d'acheter...

Positif

 

Entretien avec Robert GUEDIGUIAN