KI LO SA ?
un film de Robert GUEDIGUIAN

EXTRAIT DU SCENARIO

 

Tous les quatre sont assis à table. Le soir tombe. Pierre écrit. Gitan ne cesse de se servir des verres. Pierre pose son stylo, ôte ses lunettes.

Pierre : J'aimerai vous lire une lettre. Elle vous est adressée.

Où en suis-je aujourd'hui ? Je ne sais au juste. J'ai de la difficulté à me reconnaitre sur le fil des évidences dont je suis l'interné et le témoin. Ce n'est pas moi qui ai simplifié les choses, mais les choses horribles m'ont rendu simple, plus apte à faire confiance à certains, au fond desquels subsistent, tenaces, les feux mourrants de la recherche et de la dignité humaine, ailleurs déjà anéantis et balayés, méprisés et niés. C'est vous dire que si certains prodiges ont cessé d'exister pour moi, je n'en défends pas moins, de toute mon énergie, le droit de s'affirmer prodigieux.

Je ne serai jamais assez perdu dans mon indépendance ou son illusion, pour avoir le coeur de ne plus aimer les fortes têtes désobéissantes qui descendent au fond du cratère, sans se soucier des appels du bord. Ce juron, quand je parle de l'espoir, c'est un bien que je ne possède plus, mais il me plait qu'il existe chez d'autres.

Rien de banal entre nous. Nous avons su et nous saurons nous retrouver à la seconde excessive de l'essentiel. Notre particularité consiste à n'être indésirables qu'en fonction de notre refus de signer le dernier feuillet, celui de l'apaisement - celui-ci s'arrache- ou nous est enlevé.

Dada : C'est superbe
Marie : C'est très, très beau. Pourquoi tu n'essaiespas d'être publié?
Pierrot : J'ai le temps. Ce que j'écris, c'est comme un journal;ce sont des notes éparses. Je péfère attendre. Gitan : Attendre d'écrire aussi bien que René Char.
Pierrot: Qu'est ce que tu veux dire ?
Gitan: Je veux dire que cette lettre a été écrite par René Char à Breton.
Pierrot: Tu es fou !
Gitan: Je suis pas fou. J'en suis sûr.
Pierrot (empoignant Gitan): Tais-toi, ivrogne !

Gitan le maîtrise et le repousse dans son fauteuil.

Gitan (se rasseyant) : Je suis un ivrogne. Et, toi un fou qui ne sait plus s'il a écrit ou non les textes qu'il nous lit. Et Dada voudrait se marier avec Charlot, mais Charlot fait le tapin.
On est inadapté...Des handicapés, vous comprenez ça. Et cette régression de merde, dans ce parc, y'en a marre aussi. Au revoir, je vais boire un coup.

Dada au milieu du discours de Gitan, a commencé à pleurer doucement. Il rejoint Gitan qui s'éloigne.

Dans le parc, des gosses s'avancent cachés par les arbres. D'autres continuent à sauter le mur et à envahir le parc.

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