ROUGE MIDI
un film de Robert GUEDIGUIAN

 

POUR L'ANECDOTE

En 1920, Maggiorina, partie du fin fond de la Calabre, arrive dans un quartier de Marseille où Jérôme et Mindou, deux amis, se disputent le titre du meilleur nageur.
En 1930, Maggiorina, ouvrière aux "Ciments coloniaux", épouse Jérôme, devenu chauffeur de maître. Mindou essaie de prostituer Ginette, l'amie de Maggiorina. Il y renonce car il aime en secret Maggiorina. Jérôme et Maggiorina auront des enfants et seront simplement heureux. Mindou sera tiraillé entre son appartenance au "milieu" et son attachement à la classe ouvrière. Ginette, qui rêvait d'être chanteuse, aura des tas d'amants et finira seule et... alcoolique.
En 1936, Pierre, le fils de Maggiorina et Jérôme, vit son quartier en grève.
En 1950, il est instituteur et... militant. Passionné, idéaliste,il veut modifier le cours de l'histoire.
Il épouse Céline qui attend un enfant.
En 1960, Sauveur, fils de Pierre et Céline, porte, avec le prénom d'un oncle assassiné, la mémoire de cet univers.
En 1975, il s'aperçoit, avec ses amis d'enfance, que quelque chose s'est rompu, que son histoire est finie.
Autour de ces histoires individuelles, l'histoire d'un décor, l'histoire d'une langue, l'histoire d'autres personnages comme Fredou "le fada" ou la boulangère "révolutionnaire"... Bref, une histoire.

 

POUR LE POINT DE VUE

Sauveur sait ses repères. Il les sait d'autant qu'ils ont disparus. Et comme il ne veut pas oublier, il va nous en parler. Pour cela il lui faut raconter l'histoire des deux générations qui l'ont précédé. Dans le détail ce serait trop long ; du point de vue de l'Histoire trop général.
Il choisit de nous raconter ce qui pour lui est l'essentiel : la manière dont les gens vivaient leur rapport au monde, ... leur morale en somme.
Quand il aura fini, il pourra s'en aller comme sa grand-mère, Maggiorina, était arrivée, une main en avant, une main en arrière.

 

EXTRAIT DU SCENARIO

C'est le soir. Dans une cuisine, Maggiorina, agenouillée sur une chaise, nettoie quelques plats dans l'évier de pierre. A côté d'elle, près de la fenêtre, sa mère coud. Salvatore et Guido, assis à table, jouent avec une balle en papier froissé. Outre la table, la cuisine ne comporte qu'un bahut, quelques chaises et une cuisinière à charbon. L'absence de toute décoration témoigne de leur récente arrivée.

La mère : Arrêtez avec cette balle, votre père va arriver.

Ils arrêtent de jouer. Guido se lève et s'approche de l'autre fenêtre, à l'opposé de l'évier. Il regarde à l'extérieur. La porte s'ouvre ; le père entre, sans rien dire. Il sort de son sac des bananes qu'il pose sur la table.

Le père (ôtant son chapeau) : C'est des fruits... J'en ai déchargé un bateau tout entier aujourd'hui.
La mère : Un bateau entier !

Le père s'approche de l'évier.

La mère : Tournez-vous.

Maggiorina s'assied à côté de Salvatore. Tous deux tournent le dos à leur père. Guido est toujours contemplatif, le front appuyé contre la vitre. Pendant que le père, torse nu, se lave, la mère s'assied face aux enfants et examine une banane sous toutes les coutures. Elle la coupe en trois parts, en garde une et donne les autres à Maggiorina et à Salvatore.
Ils se mettent tous les trois à manger ce fruit, sans lui ôter la peau. Leur air réjoui fait vite place à une grimace.

La mère (faisant une moue écoeurée) : Bah ! C'est ça les fruits français !

Le père se retourne et esquisse un sourire -chose rare. Mettant sa chemise, il va prendre une banane. Il l'épluche et la tend à sa femme.

Le père : C'est comme ça que ça se mange... Ca s'appelle des bananes.

La mère (refusant le fruit) : Je prèfère les fruits de chez nous.
Le père (irrité) : Il vaut mieux manger ça ici que mourir de faim... chez nous.

Il s'assied et invite Salvatore, d'un geste, à s'approcher de lui. Maggorina et sa mère mettent le couvert.

Le père (sentencieux) : Ecoute moi... Tu es un homme maintenant... Tu es fort... Tu as déjà un peu de barbe, dès demain tu viens travailler sur les quais avec moi.

Salvatore hoche la tête, l'air responsable. Le père se tourne vers Guido, qui compte sur ses doigts, toujours à la fenêtre.

Le père : Toi, au contraire, tu es une vraie fille, toujours à rêver... Qu'est-ce-que tu regardes ?

Guido regarde dans la nuit noire quelques points lumineux regroupés.

Guido (naïf) : Le village là-bas. Il est pas plus grand que le nôtre. Il y a quatorze fenêtres.
Le père (méchant) : C'est pas un village, imbécile. C'est un bateau qui va rentrer au port.
Guido (étonné) : Sur la mer ?
Le père (haussant les épaules) : Bien sûr. Viens t'asseoir.

Guido, résigné, vient à table.

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