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CINEMA&FETISHISME
On se souvient
du short ultra court et des bas à mi-cuisses de Silvana Mangano
dans RIZ AMER, qui firent d'elle l'involontaire symbole du néo-réalisme
italien? Qui n'a fantasmé devant le long gant de chevreau noir
avec lequel Rita Hayworth dévoile lentement son bras dans GILDA?
Quelle aurait été la carrière de Jane Russel
sans le soutien-gorge spécialement conçu pour son opulente
poitrine par Howard Hughes, son amant producteur (qui utilisa en la
matière ses connaissances en aéronotique!) dans LE BANNI?
Que serait Marlon Brando sans son "cuir" de L'EQUIPEE SAUVAGE
ou son T-shirt mouillé de sueur d' UN TRAMWAY NOMME DESIR?
Et, en matière d'érotisme, ces désirs sont légion. Aucun
grand cinéaste ne s'est d'ailleurs privé de jouer au
chat et à la souris avec le fétichiste en puissance
qui sommeille en chacun de nous. De Stroheim à Sternberg, de
Bunuel à Fellini, de Bergman à Losey, de Hitchcock à
Truffaut, en passant par Ferreri, Ophuls, Welles, Wyler, pour ne citer
que les classiques, tous ont titillé notre univers érotico-fétichiste
en dévoilant souvent le leur. J'ai pu dans mon livre Le Masochisme
au Cinéma consacré ainsi un chapitre entier au fétichisme
du pied et de la chaussure dans l'oeuvre de Bunuel. L'AGE D'OR, SUZANA
LA PERVERSE, VIRIDIANA, LA JEUNE FILLE, LE JOURNAL D'UNE FEMME DE
CHAMBRE, TRISTANA..., on pourrait ainsi énumérer toute
l'oeuvre du maître andalou. La séquence d'ouverture d'EL
est sur ce point suffisamment explicite: dans une église, un
prêtre lave puis baise les pieds d'une douzaine d'adolescents.
Francisco, le héros qui officie derrière le "padre",
suit longuement des yeux chaque effleurement des lèvres sur
les petons, puis glisse des pieds nus des garçons vers ceux,
gainés de soie et cambrés dans des talons hauts d'une
belle inconnue. Par la suite son désir pour celle qui deviendra
son épouse ne peut s'éveiller que lorsqu'il a lancé
un regard enflammé vers ses pieds. Le cardinal Baronius raconte
dans ses Annales Ecclésiastiques que le pape Léon III
a introduit l'usage du baisement des pieds lors du Jeudi Saint par
le souvenir qu'il avait de ceux d'une belle Romaine. Pour se metttre en valeur ou mieux se cacher, le corps dispose de mille artifices qui, par la magie du cinéma, sont devenus autant de codes. Les maquilleurs, accessoiristes, costumières ont déployé des trésors d'inventivité pour attribuer à chacun/chacune les fards, la parure, l'accessoire, l'uniforme qui assigne et fétichise son identité: "petite robe très simple" de l'ingénue, lingerie suggestive de la vamp, fume-cigarettes de l'allumeuse, feutre du privé, etc. Dès 1910 D.W. Griffith créa, aux cotés de l'innocente jeune fille, éternellement vouée au mariage et à la fondation d'une famille unie, la femme fatale , en l'occurence Theda Bara, plus portée sur les choses du sexe que sur le torchage de la marmaille. Dans les années 50, Eddie Constantine ne pouvait entrer dans un bar sans qu'une créature de rêve, juchée sur tabouret et moulée dans une robe fendue, ne tende vers lui le prolongement phallique coincé entre ses lèvres pulpeuses pour lui demander: "Tu as du feu, chéri?". Question à laquelle il répondait invariablement en dégaînant son briquet avec un large sourire et l'accent américain qui fit sa gloire: "Bien sûr, poupée!". Quant à l'image d'Humphrey Bogart, étroitement sanglé dans son imperméable, ses orbites sombres creusant, sous le chapeau mou de Sam Spade ou de Philipp Marlowe, son visage plus ou moins plissé, son rictus de perpétuelle dérision et son geste machinal de se tirer le lobe de l'oreille, elle règna, telle une icône fétichisée, au-delà même de son créateur, permettant à Lauren Bacall d'affirmer dans une réplique immortelle de TO HAVE OR TO HAVE NOT de Hawks: "Si vous avez besoin de moi, sifflez!". "Bogie" offrit d'ailleurs le jour de leur mariage à celle qu'il appelait "Betty" un sifflet en or. Mais comme le précise, Klaus Gerke, son délégué général LE 1er FETISCH FILM FESTL veut élargir le champ d'investigation de la liberté érotique et s'intéresser à toutes les sexualités alternatives. Dans le langage des prostituées, ceux qui demandent des "spécialités" sont appelés des clients à passions., jolie formulation pour désigner une approche hors norme, originale, étrange, autrefois dite "perverse" de la libido créative. Or quelle plus grande source d'inspiration pour un scénariste que la différence. Les cinéastes n'ont ainsi pas attendu l'avènement des serial killers pour se plonger avec délices dans l'incommensurable richesse émotionnelle des personnages et des situations que leur offraient fétichistes (Michel Piccoli dans GRANDEUR NATURE de Luis Berlangua), voyeurs (Karl Boehm, tout droit sorti de SISSI, dans LE VOYEUR de Michaël Powell), masochistes (MAITRESSE de Barbet-Schroeder), sadiques (spécialité nipponne, tel THE EMBRYO de Wakamatsu Koji) et autres nécrophiles (L'EFFROYABLE SECRET DU Dr HICHCOCK de Riccardo Freda) créant avec le spectateur une relation ambigüe de fascination/REPULSION (Deneuve chez Polanski) qui n'est pas prête de s'éteindre. Il est
instructif de noter à ce sujet que, l'évolution des
moeurs aidant, certaines de ces "perversions" ne sont, à
l'aube de l'an 2000, plus considérées comme telles.
Ainsi est le cas de l'homosexualité, de la transexualité,
du sadomasochisme et, bien sûr, du fétichisme.
Jean STREFF (Décembre 98)
Les
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