SEXE,
ARGENT ET POUVOIR
Je me
souviens des cinémas "Interdits aux moins de seize
ans" des Grands Boulevards.
Je me souviens
des photos noires et blancs exposées en vitrine et des
affiches alléchantes en couleurs sur le fronton des salles.
Je me souviens qu'il
y avait des photos de scènes qu'on ne voyait pas dans
le film, ou si furtivement.
Je me souviens que
les caissières n'étaient pas très regardantes
sur l'âge des spectateurs.
Je me souviens des
titres racoleurs: Traite des Blanches, Marchands de Filles,
Chair Fraîche pour Alger....
Je me souviens que
ces films étaient souvent nuls et qu'il fallait attendre
une plombe pour entrevoir un bout de sein.
Je me souviens qu'à
l'époque, Maurice Cloche, Léo Joannon et autre
Léonide Moguy exploitaient un maximum le filon de la
prostitution dans leurs films.
Je me souviens du
dos nu de Danick Patisson dans Le Long des Trottoirs.
Je me souviens du
cul, sanglé dans une étroite culotte en nylon,
de Dora Doll à quatre pattes à la recherche d'une
hypothétique boucle d'oreille dans Les Frangines.
Je me souviens que
les prostituées de la rue Saint-Denis, juste à
côté, n'étaient pas avares de leurs charmes
dès les beaux jours venus.
Je me souviens du
combat de catch féminin dans la boue de La Fille de Hambourg.
Je me souviens que,
dans ces films, les femmes étaient toujours les victimes,
parfois consentantes, du sexe, du pouvoir et de l'argent.
Je me souviens que,
dans Du Rififi chez les Hommes, Marie Sabouret dégrafe
avec volupté sa robe lorsqu'elle voit Jean Servais s'emparer
d'une ceinture pour lui flanquer une raclée.
Je me souviens de
Marina Vlady, exposée comme un poisson dans un bocal,
dans La Fille dans la Vitrine.
Je me souviens que
l'idée qu'il puisse y avoir des "filles en vitrines"
à Amsterdam faisait fantasmer tous mes copains de lycée.
Je me souviens que,
plus tard, j'ai découvert une rue près du château
de Vincennes où il y en avait.
Je me souviens que
Monika de Bergman a été distribué pour
la première fois en France dans une de ces salles.
Je me souviens que,
dans l'excellent L'Amour à la Chaîne, sorti au
Midi-Minuit, Claude de Givray avait du remplacer certains dialogues
par du silence à cause de la censure.
Je me souviens que,
dans ce même film, Jean Yanne crée une association
loi 1901, intitulée "La Grande Amitié",
pour défendre les intérêts des maquereaux.
Je me souviens qu'en
1973 Ulla et ses consoeurs ont investi les églises de
France pour dénoncer leur condition.
Je me souviens qu'Yvonne
de Gaulle a fait interdire les strip-teases de la Foire du Trône.
Je me souviens que
Bill Clinton a failli être destitué pour s'être
fait tailler une pipe par Monica Lewinsky.
Je me souviens que,
dans Deux ou Trois Choses que je sais d'elle, Jean-Luc Godard
montre une honorable mère de famille se prostituant pour
arrondir des fins de mois difficiles.
Je souviens que, dans
Belle de Jour, Catherine Deneuve, pourtant riche bourgeoise,
prend un plaisir certain à se livrer aux fantasmes des
clients d'une maison close.
Je me souviens qu'on
a dit que certaines actrices connues faisaient partie de l'écurie
de Madame Claude.
Je me souviens que
les "parties fines" de Le Troquer ont fait la Une
des journaux et que Mocky y fait allusion dans Solo.
Je me souviens du
corset à fleurs proprement renversant de Claudia Cardinale
dans la maison close de La Viaccia.
Je me souviens que,
dans le film, Belmondo ne s'en remet pas.
Je me souviens du
camion de lait de Giscard d'Estaing au bois de Vincennes.
Je me souviens du
défilé des prostituées en tenue légère
devant les yeux ébahis du jeune Bruno Zanin dans Amarcord.
Je me souviens de
Maria de Sisti, la prostituée obèse du Satyricon.
Je souviens que le
scénario de La Petite de Louis Malle a été
co-écrit par Barbara Steele.
Je me souviens qu'en
1976, des prostituées parlent d'elles-mêmes et
de leur job à visage découvert dans Prostitution
de Jean-François Davy.
Je me souviens de
Miou-Miou, en bas résilles et robe de latex, arpentant
les trottoirs de La Dérobade.
Je me souviens que
Karin Schubert subit un véritable martyr pour avoir refusé
de se prostituer dans La Punition.
Je me souviens que
le premier film sur l'exploitation mercantile du corps de la
femme date de 1913 et s'intitule étonnammentTrafic d'âmes.
Je me souviens d'un
temps où les femmes qui avaient une âme s'appelaient
des sorcières ou, à la rigueur, des putes.
Enfin, je me souviens
qu'un bordel où les femmes sont clientes et les hommes
bites et chair à consommer, vient de s'ouvrir récemment
en Australie.
Jean
Streff
Janvier 2000 (Merci
à Georges Pérec, Harry Matthews et Gérard
Lenne)
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