LE BANDIT
( ESKIYA )
un film de Yavuz TURGUL

92' 1997 Coul. VO turc stf SECAM VHS 23 Euros

Baran le bandit, vengeur des pauvres, après avoir passé 35 ans en prison, rejoint Istanbul pour retrouver son amour perdu. Il est alors plongé dans un univers qui lui est totalement étranger. Le code d'honneur des bandits n'est plus ce qu'il était.

 

scénario : Yavuz Turgul
photo : Ugur Içbak
son : Yunus Açar
montage : Hakan Akol
musique : Erkan Ogur

 

avec
Sener Sen
Ügur Yücel
Sermin Sen
Yeçim Salkim

production : Filma-Cass, Mine Vargi,
co-produit par : Artcam, Eliane Stutterheim et Joel Farges, Geopoly, Pavlina Jeleva et Gueorghui Tcholakov
avec le soutien de EURIMAGES

 

Baran était encore jeune lorsqu'il fut incarcéré. La police l'avait capturé avec une bande de hors-la-loi qui sévissaient dans les montagnes de Cudi. En prison, ils sont tous morts de différentes maladies ou à la suite de règlements de comptes. Tous, sauf un, Baran le bandit. En sortant de prison, Baran retourne tout d'abord dans son village natal, noyé sous les eaux d'un barrage. Le voilà enfin libre, après avoir payé sa dette, mais seul, dans un monde où tout lui est devenu étranger.
Mais le milieu des bandits d'honneur dont il fait partie a ses propres règles et l'une d'elles le conduit à rechercher celui qui l'a dénoncé. Baran apprend que le traître n'est autre que son meilleur ami, Berfo. Celui-ci, après avoir monté son arrestation et volé son or, s'est enfui à Istanbul avec Keje, l'élue de son coeur. Décidé à la retrouver, il part pour la capitale...
Dans le train, il rencontre Cumali, un jeune homme qui a grandi dans les bas-fonds de la ville. Par naïveté, paternalisme et guidé par le code d'honneur des hors-la-loi, il l'aide à échapper à la police. Le bandit entreprend donc une quête d'amour et de vengeance dans l'immensité d'un monde qu'il ne reconnaît plus.
Cumali, lui, a les noires ambitions d'un jeune bandit qui n'a rien à perdre.
Dès lors, les deux hommes vont chacun à leur manière se protéger mutuellement et tenter par tous les moyens de survivre dans un univers de trahison, d'amour et de haine...

 

LA DECADENCE ET LA REVOLTE

 

Les films turcs constituent un miroir de l'histoire de la société de ce pays. Même lorsque le film ne parle pas directement de l'histoire de la société turque, il n'en est pas moins imprégné de l'alchimie sociologique de son contexte historique de production. Il est en effet impossible de mettre en valeur le film de Yavuz Turgul "Le Bandit" (Eskiya) sans se référer à la situation historique de la société turque.

Le film "Le Bandit" (Eskiya) est une oeuvre qui a une dimension et une ambition plus forte encore. Il parle du destin de héros, ou plutôt de personnages dont la rencontre renvoie à une géographie et une évolution sociologique qui s'étend de l'Est à l'Ouest de l'Anatolie. "Le Bandit" (Eskiya) parle lui aussi de la décadence des valeurs et du tissus social de la Turquie. Cette fois pourtant, le héros principal, Eskiya le bandit au grand coeur, est un personnage qui n'accepte pas son destin et s'inscrit dans le mouvement d'une révolte individuelle !... Depuis toujours, il a privilégié l'amour et la justice et il s'est retrouvé en prison parce qu'il avait fait ce qu'il pensait devoir faire, il ne s'est pas pour autant abandonné aux compromis qui font le lit de la décadence du tissus social. C'est un héros à moitié mythique qui refuse les compromis portant atteinte au sens de la droiture pour privilégier cynisme et opportunisme.
Ce n'est donc pas par hasard que ce film pulvérise les records d'audience (3 millions) en Turquie et en Allemagne (plus de 250 000) car il exprime une réaction forte et violente aux démissions qui ébranlent les valeurs de solidarité et de droiture humaine jusque là en place et qui accompagnent l'évolution rapide et chaotique de la société turque.
A l'univers impitoyable d'une ville moloch il oppose la revendication d'une ville humaine où l'amour reste possible. Plutôt que de s'adapter à une époque où, par grappes humaines entières, les gens quittent les montagnes à l'air pur pour s'entasser dans de grandes villes, Eskiya le bandit a choisi la voie de la révolte pour défendre et privilégier les valeurs qui servent l'amour, l'honneur et le respect. Cette attitude désespérée dont on sait qu'elle a peu de chance d'aboutir est précisemment de nature à attirer l'attention et l'adhésion du spectateur.
D'ailleurs l'itinéraire de Eskiya se terminera par la mort, mais une mort héroïque qui signifie le refus d'une vie urbaine tissée uniquement de compromis. Cette mort est le seul moyen d'exprimer un tel refus. C'est une mort forte en forme d'explosion, à l'image de ces "amoureux de la vie à en mourir" dont a parlé Aragon et qu'a chantés Léo Ferré.
L'explosion finale dans le film, au moment où Eskiya saute du toit dans le ciel illuminé par le feu d'artifice, exprime ce sentiment là. La mort du bandit apparaît bien plus, non pas comme une défaite, mais comme le dernier acte d'une révolte et peut-être même d'une victoire à venir.
Cette fin revendique d'une certaine manière la perspective d'une possibilité de dépassement. Elle incarne une critique, un défi et la volonté de surmonter les compromissions qui défigurent la Turquie. Elle remplit ainsi, à l'évidence, vis à vis du spectateur turc, une fonction de catharsis s'il on veut bien prendre en considération l'immense succès public du film. Le film apparaît comme une autocritique et une tentative de dépassement d'une société en proie au tourbillon de mutations multiples.

Mustafa Kesret, Odyssee Strasbourg